« Mes excuses », c’était le titre d’un spectacle de Dieudonné au théâtre de la Main d’Or après un sketch improvisé à la télévision qui, on s’en souvient, lui avait valu une accusation d’antisémitisme. Il paraît que, loin d’avouer sa faute, le comique en rajoutait une couche. On ne sait si Alain Finkielkraut envisage de se produire à la Main d’Or, mais le moins que l’on puisse dire, c’est que sa vraie-fausse repentance est du même tonneau. L’envie de faire rire en moins. Après le calamiteux entretien accordé au journal israélien Haaretz (voir Politis n° 877), la séance de rattrapage, samedi dans le Monde, permet certes au philosophe de faire acte de contrition à propos de quelques formules que nous aurions tous mal interprétées (« l’équipe de France black-black-black qui fait ricaner l’Europe entière », par exemple), mais pour mieux persister sur le fond. Or, c’est le fond qui nous intéresse. Cette fois, Finkielkraut pose assez bien les termes du débat. Il voit la France divisée en deux partis, celui de la « compréhension », et celui de l’« indignation ». C’est mal dit, mais il y a un peu de cela. Puis il précise le programme de son parti. « Je pense, dit-il, qu’il n’y a pas de lien de cause à effet entre la misère sociale réelle des quartiers et l’incendie d’une école. » Pour cet étrange philosophe, les choses sont simples : si l’on attaque une école, c’est que l’on déteste l’école et qu’on ne veut rien apprendre ni savoir ; si l’on caillasse un autobus, c’est que l’on a en horreur les transports en commun ; et si l’on brûle une voiture c’est que l’on n’a que mépris pour la bagnole. Ce Finkielkraut est décidément très premier degré. Il laisse le soin aux « jeunes » de définir eux-mêmes la nature de leur révolte. S’ils disent qu’ils ont la « haine de la République », c’est qu’ils ont la haine de la République. S’ils ne demandent rien, c’est qu’ils n’ont besoin de rien. Selon cette logique, toute manifestation pour le savoir devrait au moins scander ses mots d’ordre en latin. Non, cher Alain Finkielkraut, c’est un peu plus compliqué que cela. Il se pourrait même que ces jeunes veuillent exactement ce qu’ils détruisent. Des belles bagnoles, d’abord et hélas, mais aussi des écoles, symboles de l’intégration, et des services publics. Ailleurs, Finkielkraut laisse échapper son effroi devant le « métissage », dont il parle comme s’il s’agissait d’une idéologie, alors que c’est une réalité démographique. On peut haïr une idéologie, pas une réalité démographique. Ailleurs encore, il donne du racisme une définition soudain bien restrictive. C’est la « généralisation », dit-il. Il suffirait donc, pour échapper à l’accusation infamante, de dire que « tous » les Noirs n’ont pas le diable dans la peau. Qu’il y a en somme des exceptions. C’est un peu trop facile. Il suffit pour être raciste de dire que des Noirs, ou des Arabes ont en eux cette haine parce qu’ils sont noirs ou arabes, et non parce qu’ils sont pauvres ou en proie à la discrimination, ou paumés dans un monde sans repères. Il suffit de définir les émeutiers non par leur jeunesse mais, comme le faisait Finkielkraut dans Haaretz, par la couleur de leur peau ou leur religion. « Les jeunes », nous disait-il dans le journal israélien, c’est du « politiquement correct ». Non. Dire « les jeunes », c’est demeurer volontairement dans l’indéfinition, refuser de surdéterminer les auteurs des violences urbaines par leur couleur ou leur religion. En espérant que personne ne fera de la « jeunesse » la cause de tous les maux... Mais, le « parti de l’indignation », dont Finkielkraut s’honore de faire partie, ne veut rien savoir, rien comprendre, rien expliquer. Belle profession de foi pour un philosophe ! Il vit en état d’apoplexie perpétuelle. Il est essentiellement « indigné » comme on est blanc, noir ou jaune (mais gardons-nous de tout ostracisme à l’encontre des indignés). Le positif dans cette affaire, c’est qu’à la différence de ce qui s’était produit en 2002 quand le même Finkielkraut avait loué le pamphlet ignoblement anti-musulman d’Oriana Fallaci, ses propos cette fois ont fait (un peu) scandale. Ils ont au moins provoqué... l’indignation du « parti de la compréhension ». Faut-il ensuite s’acharner sur lui ? Instruire son procès comme il osa instruire celui d’Edgar Morin, grande conscience morale et homme évidemment au-dessus de tout soupçon, qu’il fit condamner parce qu’il critiquait la politique israélienne ? Faut-il se déchaîner en campagnes de presse comme on le fit avec Tariq Ramadan ? Le virer de France Culture comme on vira le journaliste Alain Ménargues de RFI pour des propos aussi inacceptables que ceux de Finkielkraut ? Mieux vaudrait peut-être que l’antenne de France Culture s’ouvre un peu plus au « parti de la compréhension » qui n’est pas celui de l’excuse et encore moins celui de l’absolution, mais celui de la logique politique par opposition à tous les partis pris d’ethnicisme. Bon, mais direz-vous, nous vous avons encore parlé de Finkielkraut. Pas seulement. Nous avons parlé de tout le parti de l’indignation, nombreux, ultramajoritaire dans la classe politique et dans l’opinion, loin d’être inexistant à gauche, et qui, parfois, gît dangereusement, tout près de nous.
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